Pourquoi dit-on que "Bloquons tout" obéit à une "idéologie mince" ?
Le mouvement "Bloquons tout" exprime une colère légitime (et saine) contre un système à bout de souffle. Mais dire sa colère, est-ce agir politiquement ?
Je l’ai évoqué dans mon papier d’hier consacré aux marionnettistes du 10 septembre, il ne manque pas, en France, depuis les années Gilets Jaunes, de contrôleurs d’opinion qui cultivent méticuleusement la colère et la frustration du “peuple” pour l’avachir et le dissuader de toute construction politique sérieuse, fondée sur une vision cohérente et durable. J’ai d’ailleurs expliqué cet été comment la mise en place de contrôleurs d’opinion a fait l’objet d’une théorisation tout à fait assumée, explicite, publique, ouverte, dès les années 2000 par les néo-conservateurs américains (souvent démocrates), dans l’entourage de Barack Obama.
Sur ce point, beaucoup de cerveaux normés français se font piéger par la croyance naïve, propagée par d’autres contrôleurs d’opinion, selon laquelle l’infiltration cognitive serait une idée complotiste. Répétons-le inlassablement, le père spirituel de cette infiltration cognitive, Cass Sunstein, enseigne dans l’une des plus grandes universités américaines et a co-écrit un ouvrage fondamental pour comprendre notre époque, la Théorie du Nudge, avec un prix Nobel d’économie (en l’espèce un certain Thaler). Nous sommes ici loin de toute élucubration, mais au contraire au coeur d’une conception illibérale de la gouvernance qui s’appuie sur les outils numériques pour “encourager” l’opinion à aller dans un sens qui convient à la caste au pouvoir, sans donner l’impression de diriger de façon autoritaire.
Bref… le mouvement du 10 septembre n’échappe pas à ce type de manipulation dont Emmanuel Macron, après ses déconvenues de 2018 au moment de la crise des Gilets Jaunes, est incontestablement devenu un spécialiste mondial. Dans la pratique, comme je le montrais hier, le mouvement est habilement phagocyté par de gentils organisateurs qui font l’éloge d’un petit peuple bien brave mais martyrisé par de méchants dirigeants qu’il suffirait de changer pour redonner du bonheur aux Français. Le bien d’un côté, le mal de l’autre.
Qui, parmi les Français légitimement en colère parce que leur niveau de vie est en pente douce depuis trente ou quarante ans, parce que leur salaire sert essentiellement à financer une solidarité dont ils ne profitent pas, n’a pas envie de croire à cette fable binaire, simpliste, “populiste”, puisque le terme est désormais consacré ?
Des personnalités comme Jacline Mouraud ou quelques autres figures des Gilets Jaunes incarnent parfaitement, et avec une sincérité variable, ce besoin de simplisme face aux injonctions paradoxales dont elles sont elles-mêmes productrices : on veut plus de sécurité sociale, mais aussi moins de cotisations obligatoires ; on veut plus de services publics, mais aussi moins d’impôts. Comme de grands adolescents avachis, on veut tout et son contraire, et on explique que tous ceux qui doutent de la vraisemblance de cette demande sont des agents de l’ennemi. L’argent, il existe, il suffit de le prendre là où il est. Si on ne le fait pas, c’est parce qu’on ne veut pas, ou parce que les dirigeants sont incompétents, corrompus, traîtres, etc. L’argent étant, par principe, dans la poche des autres, car le peuple, lui, est exsangue.
C’est facile à comprendre et ça ne dépasse jamais le stade de la jaquerie que de bonnes âmes appellent très vite à réprimer. Le jeu est donc systématiquement gagnant pour le pouvoir en place, qui flétrit à bon compte la colère populaire et qui soude chaque fois une nouvelle majorité de bienpensants qui veulent en finir avec la chienlit.
Ces rituels simplistes participent d’une “idéologie mince” comme dit Cas Mudde, politologue néerlandais qui enseigne à l’université de Géorgie (USA) et d’Oslo. Il paraît utile ici d’éclairer le lecteur en retraçant les grands points de l’analyse de Mudde.
L’analyse idéationnelle de Mudde
Mudde s’est donc spécialisé dans la compréhension de ce qu’on appelle le “populisme”, terme très vague, parfois qualifié de “concept chien-chat”, tant il ne veut pas dire grand chose. L’approche de Mudde pour donner une consistance à ce concept est dite “idéationnelle”.
Il s’agit d’une méthode utilisée principalement en sciences humaines, en particulier en histoire des idées, en philosophie ou en sociologie, pour étudier la production, la circulation et l'évolution des idées dans un contexte donné. Elle se concentre sur l'examen des processus de création, de transformation et de diffusion des concepts, des représentations ou des idéologies au sein d'une société, d'une culture ou d'un groupe.
L’analyse idéationnelle cherche à décrypter le "paysage intellectuel" d'une époque ou d'un groupe, en mettant en lumière les dynamiques qui sous-tendent la formation et l'impact des idées.
Dans cette approche, Mudde propose de définir le populisme non pas comme un simple style de communication ou une stratégie politique, mais comme un "ensemble d'idées". Mudde formule une définition précise et minimaliste qui sert de socle pour l'analyse : "une idéologie qui considère que la société est, en dernière instance, séparée en deux groupes homogènes et antagonistes, le 'peuple pur' contre 'l'élite corrompue', et qui défend que la politique doit être l'expression de la volonté générale du peuple".
En se concentrant sur ce noyau idéologique, l'approche de Mudde offre un outil analytique stable et rigoureux. En postulant que le populisme est un système de croyances cohérent, Mudde le hisse au rang d'objet d'étude scientifique, lui conférant la clarté nécessaire pour l'observation et la comparaison.
“Peuple pur” contre “élite corrompue”
Au cœur de la théorie de Cas Mudde se trouve donc un antagonisme binaire et irréductible entre "le peuple pur" et "l'élite corrompue". Dans cette vision moniste de la société postule que les intérêts et les valeurs du "peuple" sont par définition homogènes. L'élite est perçue comme un groupe également homogène, mais fondamentalement en rupture avec les aspirations du peuple, se concentrant uniquement sur ses propres intérêts et étant corrompue. Le rôle de la politique est alors de s'aligner sur la "volonté générale" du peuple et d'en être l'expression directe, sans entraves ni médiations.
L'un des éléments les plus distinctifs de la définition de Mudde est la base sur laquelle repose l'antagonisme peuple/élite. Contrairement à d'autres idéologies, où l'opposition peut être fondée sur la classe (comme dans le socialisme, qui oppose le prolétariat à la bourgeoisie) ou sur la nation (comme dans le nationalisme, qui oppose la nation aux autres), l'antagonisme populiste est avant tout d'ordre moral. L'opposition s'exprime en termes profondément manichéens, opposant le bien au mal, la pureté à la corruption.
Cette dimension moraliste est cruciale pour comprendre le succès de certains acteurs politiques. Elle explique de manière fondamentale pourquoi des individus extrêmement riches et issus de l'élite, comme Donald Trump ou Silvio Berlusconi, peuvent se présenter avec succès comme les représentants du "peuple". Le raisonnement est simple : ce qui compte n'est pas leur statut économique ou social, mais la perception qu'ils sont "purs" ou "authentiques" par opposition aux valeurs "corrompues" des élites. Des gestes symboliques, comme celui de Donald Trump mangeant chez McDonald's, sont alors interprétés comme des preuves de cette authenticité et de cette proximité avec le "bon sens" du peuple.
De son côté, le "peuple" n'est pas vu comme un ensemble de groupes aux intérêts et aux valeurs divers et variés, mais comme une entité unique et indivisible. En conséquence, les populistes ne prétendent pas représenter une partie ou un segment de la population, mais le "peuple" dans son ensemble. Ils s'approprient ainsi le "monopole de la représentation populaire". Cette prétention est essentielle à la logique populiste, car elle délégitime automatiquement toute opposition, qu'elle provienne d'autres partis politiques, des médias ou des institutions libérales, en les désignant comme faisant partie de l'"élite" corrompue et non représentative.
Théorie de l’idéologie mince et de l’idéologie hôte
La principale particularité du populisme, selon Mudde, est son statut d'idéologie "mince" (ou "thin-centered ideology"). Contrairement aux idéologies "épaisses" (ou "full-centered ideologies"), telles que le socialisme, le libéralisme ou le conservatisme, le populisme n'offre pas un programme politique global et raffiné. Il se concentre sur un seul élément central – l'antagonisme peuple-élite – et n'a pas d'avis, par exemple, sur le meilleur système économique ou politique à adopter. Les idéologies épaisses, en revanche, fournissent une vision du monde complète, un ensemble de principes, de valeurs et de solutions pour la quasi-totalité des enjeux de la vie politique et sociale.
En raison de sa portée limitée, le populisme, en tant qu'idéologie mince, est contraint de s'hybrider avec une idéologie hôte pour acquérir un contenu politique substantiel. Cette idéologie hôte (ou host ideology) fournit les éléments de programme et les positions politiques que le populisme ne possède pas par lui-même. C'est ce processus d'hybridation qui explique la diversité des manifestations du populisme dans le monde et le fait qu'il puisse être situé à la fois à droite et à gauche de l'échiquier politique.
Le cadre idéationnel de Mudde permet ainsi de faire la part des choses entre ce qui relève du populisme pur (l'antagonisme moral) et ce qui est emprunté à l'idéologie hôte.
Le cadre de l'idéologie mince trouve sa pleine illustration dans les mouvements politiques contemporains. Le populisme de droite, par exemple, se manifeste le plus souvent comme un mélange de populisme et de nationalisme, voire de nativisme. Des leaders comme Donald Trump, qui a combiné sa critique anti-élites avec un discours nativiste et anti-immigration, sont des exemples prototypiques de cette hybridation. De même, les partis comme la Ligue en Italie ou le Fidesz de Viktor Orbán en Hongrie sont qualifiés par Mudde de "partis d'extrême droite populiste" parce qu'ils combinent le noyau idéologique populiste avec une idéologie hôte nativiste, c'est-à-dire une forme d'exclusion sur la base de la nationalité ou de l'origine. Le populisme de gauche, historiquement fort en Amérique latine avec des figures comme Hugo Chávez, s'hybride quant à lui avec des formes de socialisme.
La notion essentielle d’hybridation
L’approche a mis en lumière le mécanisme crucial de l'hybridation. Le populisme, en raison de sa portée limitée, est contraint de s'attacher à des idéologies hôtes plus complètes, telles que le nationalisme ou le socialisme. C'est cette "articulation" qui explique sa capacité à s'adapter et à prospérer dans des contextes politiques et géographiques si divers, tout en préservant son essence.
Malgré certains débats académiques autour de la pertinence de qualifier le populisme d'"idéologie" plutôt que de "discours" ou de "style," l'approche de Mudde reste la référence dominante. Elle a non seulement offert une définition opérationnelle du populisme, mais a également façonné l'agenda de la recherche, incitant à des études empiriques et comparatives sur ses causes, ses manifestations et, surtout, ses profondes implications pour l'avenir de la démocratie libérale. La dualité du populisme – à la fois un "correctif" aux carences démocratiques et une "menace" fondamentale aux institutions libérales – demeure l'un des héritages les plus durables et les plus pertinents de sa théorie pour la compréhension du paysage politique actuel.







Merci Eric pour cet éclairage si intéressant défini par Mudde.